Le premier institut de formation économique et financière

Économie, patrimoine, finance personnelle

Les cryptos & la Russie face à la guerre…

Depuis le durcissement des sanctions économiques imposées à la Russie en mars 2022, notamment l’exclusion partielle du système SWIFT et le gel d’une partie de ses réserves en devises étrangères, le pays a exploré des alternatives pour maintenir ses flux commerciaux, en particulier dans le secteur stratégique du pétrole. Parmi ces alternatives, l’utilisation des cryptomonnaies, telles que le Bitcoin (BTC), l’Ethereum (ETH) et les stablecoins comme l’USDT, émerge comme une pratique croissante, bien que ciblée, pour certaines transactions internationales.

Cet article (paru dans Finance & Tic, N°54) explore cette dynamique, basée sur des informations récentes, et analyse les implications de cette stratégie dans un contexte géopolitique et économique tendu…

Une réponse aux contraintes des sanctions

Le commerce pétrolier russe, qui représente environ 200 Mds $ en 2024, est un pilier de l’économie nationale. Cependant, les sanctions occidentales ont compliqué les paiements internationaux, en limitant l’accès aux circuits financiers traditionnels comme SWIFT, largement utilisé pour les transactions pétrolières. Face à ces restrictions, la Russie s’est tournée vers des solutions alternatives, notamment les cryptomonnaies, pour faciliter ses échanges avec des partenaires clés comme la Chine et l’Inde.
Selon des sources anonymes rapportées par Reuters en mars 2025, certaines majors pétrolières russes convertissent des paiements reçus en yuans ou en roupies en cryptomonnaies via des intermédiaires, avant de les transformer en roubles. Cette pratique, bien que limitée, connaît une expansion notable. Elle permet de contourner les barrières imposées par les sanctions, en offrant une alternative décentralisée et difficilement traçable aux systèmes financiers traditionnels.
En décembre 2024, le ministre des Finances russe, Anton Silouanov, a confirmé que la Russie utilisait le Bitcoin pour des transactions internationales, qualifiant cette démarche d’« expérimentale ». Cette expérimentation, qui dure depuis plus d’un trimestre, marque une évolution significative dans la stratégie financière du pays. Elle s’inscrit dans une logique pragmatique : préserver la fluidité du commerce pétrolier tout en réduisant la dépendance au dollar américain et aux systèmes financiers occidentaux.

Une adoption ciblée, pas systématique

Il est important de noter que l’utilisation des cryptomonnaies ne concerne pas l’ensemble des exportations pétrolières russes.
La majorité des transactions continue de s’effectuer en monnaies locales des pays du BRICS+ (yuan chinois, roupie indienne, dirham des Émirats arabes unis). Cependant, les cryptomonnaies offrent une flexibilité accrue pour des transactions spécifiques, notamment avec des partenaires dits « amis » par la Russie.
Dès 2022, Pavel Zavalny, président de la commission de l’énergie à la Douma, avait proposé que les pays partenaires puissent régler leurs achats de pétrole en Bitcoin. Cette idée, initialement accueillie avec prudence par le ministère des Finances, qui considérait les cryptomonnaies davantage comme des actifs spéculatifs que comme un moyen de paiement viable pour des volumes massifs, semble avoir gagné du terrain. L’évolution de la position officielle reflète une adaptation aux réalités imposées par les sanctions et une reconnaissance du potentiel des cryptomonnaies pour des transactions internationales.
Cette approche ciblée illustre une stratégie pragmatique : la Russie n’a pas adopté les cryptomonnaies de manière systématique, mais les utilise comme un outil complémentaire pour naviguer dans un environnement économique contraint. Cette pratique, encore marginale, pourrait toutefois devenir plus courante à mesure que les tensions géopolitiques et les pressions sur le dollar s’intensifient.
Un contexte économique favorable à l’expansion des cryptos
L’adoption croissante des cryptomonnaies par la Russie intervient dans un contexte où le dollar américain, pilier du commerce pétrolier mondial, montre des signes de vulnérabilité. Début avril, une vente massive de bons du Trésor américain (Tbonds), représentant une partie des 760 Mds $ détenus par la Chine (voir graphique ci-dessous), a fait grimper le taux d’intérêt à long terme des États-Unis à plus de 4,5%. Cette dynamique, couplée à la montée en puissance du renminbi chinois, renforce l’attractivité des alternatives au dollar, y compris les cryptomonnaies.

En s’appuyant sur des monnaies numériques décentralisées, la Russie réduit sa dépendance aux systèmes financiers dominés par l’Occident. Les stablecoins comme l’USDT, indexés sur le dollar mais opérant sur des blockchains, offrent une stabilité relative tout en permettant des transactions rapides et discrètes. De même, le Bitcoin et l’Ethereum, bien que plus volatils, garantissent une certaine autonomie vis-à-vis des institutions financières traditionnelles.
Perspectives et implications

L’expérimentation russe avec les cryptos soulève plusieurs questions. D’une part, elle met en lumière la capacité des technologies blockchain à offrir des solutions dans des contextes de restrictions économiques. D’autre part, elle pose des défis en termes de régulation et de stabilité financière. Les cryptomonnaies, par leur nature décentralisée, échappent en grande partie aux contrôles traditionnels, ce qui peut compliquer leur intégration dans des cadres légaux nationaux.
Pour la Russie, cette stratégie pourrait devenir un modèle pour d’autres nations confrontées à des sanctions similaires. Cependant, une adoption plus large des cryptomonnaies dans le commerce pétrolier nécessiterait des infrastructures plus robustes et une acceptation accrue par les partenaires commerciaux. Les pays des BRICS+, qui jouent un rôle clé dans cette dynamique, pourraient influencer l’évolution future de cette pratique.

En conclusion, l’utilisation des cryptomonnaies par la Russie pour son commerce pétrolier illustre une réponse pragmatique aux sanctions occidentales. Bien que ciblée et non systématique, cette pratique marque une étape dans la diversification des outils financiers du pays. À l’heure où le dollar américain perd de son hégémonie et où les tensions géopolitiques redessinent les dynamiques commerciales, les cryptomonnaies pourraient jouer un rôle croissant, non seulement pour la Russie, mais aussi pour d’autres acteurs cherchant à contourner les contraintes du système financier global.

N’oubliez pas, enfin, de vous abonner à notre chaîne YouTube qui ne coûte que 4,99€ par mois : cela peut vous rapporter gros, surtout une année de… gros temps !

Florent Ly-Machabert


Au sommet de Kazan, les BRICS+ passent au “stablecoin”…

Lors de leur dernier sommet fin octobre 2024 en Russie, les BRICS+ ont pris deux décisions structurantes.

Création d’un statut de « partenaire des BRICS » et donc, de facto, d’une « zone BRICS »

Actuellement neuf, les BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Éthiopie, Égypte, Émirats arabes unis) ont souhaité ouvrir officiellement un statut de pays partenaire, avec les pays dont la liste figure ci-contre. L’idée est de permettre à ces 13 pays de développer leur commerce avec les 9 et de profiter des infrastructures des 9.


Création de BRICS-CLEAR

Les BRICS+ ont par ailleurs instauré officiellement BRICS-CLEAR, un système de règlement et de compensation intra-BRICS ou inter-BRICS/partenaires hors USD et EUR. Ce système se veut une alternative à SWIFT (qui est piloté par les banques centrales du G7, auxquelles s’ajoutent celles de Belgique, de Suisse, de Suède et des Pays-Bas), mais aussi au système chinois CIPS, que la Russie avait rejoint en urgence suite à son éviction de SWIFT au printemps 2022.
Basé sur la technologie de la blockchain, par ailleurs déjà maîtrisée et utilisée par les banques centrales russe et chinoise, ce système n’envisage pas de recourir aux cryptos, trop volatiles, mais aux « stablecoins » (SC) comme unité de compte pour la compensation, cryptos dont la valeur est, par construction, ancrée dans une devise (ex. le $ pour l’USDT ou l’USDC).
Les règlements bilatéraux continueront de se faire en monnaies nationales mais leur compensation sera possible en stablecoin, laquelle devrait être gérée par la Nouvelle Banque de Développement (NBD) des BRICS+, qui jouera ainsi le rôle de chambre de compensation et de plateforme de paiement baptisée « BRICS bridge », sur le modèle de l’Union Européenne des Paiements (qui a fonctionné sur la période
1950-1957) qui a été un facteur d’intégration conduisant au Traité de Rome.
Les BRICS+ ont aussi acté la création d’une société d’assurance et de réassurance des transactions commerciales (BRICS ReInC).
Une projection donne, suite à ces différentes mesures, un recul de l’ordre de 6% des exportations des pays non membres des BRICS, ce qui peut affaiblir les devises du G7.
On observe également une utilisation du $ à d’autres fins, comme conforter Hong-Kong comme centre d’émissions de prêts entre BRICS… en $ !
Il faut à présent s’attendre au recul de plus de 50% du $ comme monnaie de réserve des banques centrales des BRICS+ (ce qui va prolonger le krach obligataire occidental bien entamé).
Enfin, les initiatives de Kazan apportent un précieux soutien à la blockchain comme technologie et aux cryptos et stablecoins comme unités de compte du futur système de compensation de la zone BRICS.
Les monnaies fiat n’ont qu’à bien se tenir…

N’oubliez pas, enfin, de vous abonner à notre chaîne YouTube qui ne coûte que 4,99€ par mois : cela peut vous rapporter gros, surtout une année de… gros temps !

Florent Ly-Machabert